Ce site traite de la question des usages des TIC par les collectivités locales, mais aussi par les individus. En Afrique particulièrement, mais également dans le monde.
Le téléphone portable est surtout connu pour le service personnalisé qu'il rend aux utilisateurs. Il attire l'attention des observateurs aussi parce qu'il affiche le rythme de progression le plus rapide de toutes les Technologies d'Information et de Communication. On lui attribut les records de croissance annuelle du nombre d'abonnés les plus élevés, notamment en Afrique où toutes les prévisions d'expansion ont été assez rapidement dépassées. Selon un rapport de l'Union internationale des télécommunications (IUT) publié en juin 2008 au Caire, en Egypte, 65 millions d'Africains étaient abonnés à un réseau mobile en fin 2007, ce qui porte alors le parc du mobile à 280 millions de lignes[1]. Alors que seul un Africain sur 50 était abonné au mobile en début de l'année 2000, ils sont aujourd'hui près d'un tiers à détenir une puce de téléphone portable.
Utilisé par presque toutes les catégories sociales, le téléphone portable rend des services bien diversifiés. Il est par exemple bien connu l'apport de cet outil pour les exploitants agricoles ayant expérimenté le service du Système d'Information sur les Marchés ou Xam Marsé lancé par Manobi Sénégal. Dans d'autres pays aussi, il est possible aux agriculteurs de se tenir au courant des cours du marché en ville sans être obligés de se déplacer. En Ouganda, FoodNet a créé des bases de données, consultables par SMS, intégrant des informations concernant certains produits agricoles ainsi que leurs prix de gros et de détail. Il est également bien connu le rôle de l'outil dans la médecine, avec par exemple le système de suivi par téléphone cellulaire des sujets atteints de tuberculose en Afrique du Sud[2]. Les exemples se multiplient par centaine. Et on parle désormais des possibilités de transactions financières par téléphone cellulaire. Du fait de l'augmentation fulgurante du nombre d'abonnés au mobile, le pourcentage de la population équipée d'un téléphone portable est supérieur au taux de population bancarisée dans certains pays africains. La téléphonie portable est donc en phase de devenir un moyen d'exécution de transactions financières en ligne. Le protocole signé en novembre 2008 entre l'opérateur sénégalais de téléphonie la Sonatel et la Bicis permettra semble-t-il, dès le deuxième trimestre 2009, de rendre effectives les transactions bancaires à partir d'un terminal mobile. « Orange Money », du nom de ce service, donnera alors la possibilité d'effectuer via son téléphone portable le paiement de ses factures, l'achat de biens et services et le transfert d'argent[3]. Une vraie innovation !
Toutefois, s'il est un élément du téléphone portable auquel on prête peu d'attention, c'est bien le contenu des sms (short message service) échangés entre usagers. Historiquement, le sms était destiné à transmettre des messages de service provenant de l'opérateur téléphonique, dans le système GSM dont il est issu, avant de connaître ses utilisations actuelles. Le premier sms commercial aurait été envoyé en décembre 1992 par un employé de Sema Group, Neil Papworth, à partir de son ordinateur personnel vers un téléphone mobile sur le réseau GSM de Vodafone au Royaume-Uni. Le premier message rédigé depuis un téléphone mobile aurait été envoyé par Riku Pihkonen, étudiant en ingénierie chez Nokia, en 1993. Aujourd'hui le sms est devenu un marché à part entière. En effet, de nouvelles utilisations sont découvertes chaque jour (par exemple le vote dans les émissions télévisées, les jeux concours) que ce soit par l'utilisateur particulier ou le professionnel spécialisé.
La fin d'année est une occasion pour chacun de souhaiter « les meilleurs vœux habituels » aux membres de sa famille, à ses amis, ses collègues de travail, ses camarades de classes... Il faut faire preuve de doigté. Tout est permis, c'est sur écran que cela se passe. Il faut inventer ses mots, ses verbes, ses vers, ses propres expressions. Peu importe la manière de le dire, seul le message importe :
Sms 1, Abdou écrit : « L'an 08 s'en é alé 1 autr sanoce cé un momen solennel pr ns de raffermir no lien, j vs présente mé vœu fervant sanctioné par l félicité é l miséricorde divine »
Sms 2, Laye : « A la banque du BONEUR, o guiché 2la SANTE, o numero 2compte 2009, je vs souéte 365j 2pai, 8760h 2joi, 2prosperité, 525600 mn 2reussit, 31536000s com argen bonne anné »
Le message passe, avec peu d'effort.
Sms 3, Khady écrit : « Kan lé espri s rencntr, lé souè s partag, lé rév sacumul é k lespwr safirm, Dieu n p sempeché d confirmé, ané nvel, boneur nvo. sw heureu é ren heureu s kit m. bne ané »
Sms 4, Ndèye écrit : « Lobscurité senf8, la lumièr jayi 1nouvel année se lève. K dieu apor la santé, l pai, l beneur, l prospérité, en tw, ta famil, é dsuccé ds tu lé progé é d reusit »
Le message passe aussi, afin presque.
Sms 5, Adama écrit : « A toi je souhaite bne é heureuz ané 2009 ak poch you fess, nakar bou ress am moto keur ak depense visa ak chance yala moussal la si thiat ak ordonance »[4]
Là, c'est carrément plus compliqué, notamment pour quelqu'un qui ne comprend pas le wolof mais aussi pour ceux qui n'ont pas un entendement assez fin.
Au-delà de l'intérêt du message qu'ils contiennent et de leur valeur artistique, ces textes partagés de plus en plus entre les utilisateurs du mobile lors des fêtes et autres occasions spéciales véhiculent une certaine passion et un certain attachement que chaque utilisateur a pour son téléphone et pour son correspondant, et qu'il cherche à extérioriser à travers l'écriture. L'autre aspect important est l'application que chacun, à l'exception de ceux qui ne font que transférer les sms qu'ils reçoivent des autres, déploie afin de prouver ses talents artistiques, sa « magie des mots », mais surtout pour ne pas dépasser le nombre de mots correspondant à la tarification d'un sms unique. Enfin, sur le plan linguistique, ces textes semblent annoncer que le téléphone portable est entrain de rompre toutes les amarres inhérentes d'antan à son usage. Il était une fois où le téléphone avait entraîné la création plus ou moins intuitive de nouvelles formes de contact (à quelle heure est-il convenu d'appeler un ami, un professeur, un marabout, ses parents, etc. ? Comment s'adresser à chacun d'eux en début et en fin d'appel ? Comment vérifier que le message est passé ?, etc.). Aujourd'hui, très peu d'intérêt est accordé à ces questions, ces politesses, ces formalités. Le téléphone portable porte en lui un paradoxe. N'est-ce pas que sa finalité première était de parler de tout, n'importe où et en toute autonomie ? Elle semble avoir été détournée par des usagers qui en font des machines à écrire portatives envoyant instantanément l'équivalent d'un mail, mais limité à un nombre restreint de caractères[5].
Il est toujours tâche fastidieuse de mesurer les conséquences réelles d'un phénomène récent même si nous sommes amenés à le vivre au quotidien. Toutefois, ce constat n'est en rien un appel à admirer béatement ces nouveaux « arts de faire » langagiers. Les linguistes s'interrogeront sur les pratiques linguistiques contemporaines. Mais chacun pourra réfléchir, en tant qu'acteur et observateur du phénomène, à la manière dont les usagers s'approprient ce nouveau mode de communication et, probablement, comparent leurs propres pratiques avec celles de leurs correspondants.
Nous osons penser que cette nouvelle forme de communication n'entraîne pas la naissance d'une nouvelle langue, qu'elle ne met pas en péril l'orthographe et la synthèse des langues qu'utilisent les « SMSseurs ». Les spécialistes de la linguistique pourront le confirmer ou prouver le contraire. Nous savons par contre que ce mode de communication électronique permet d'inventer de nouveaux mots, d'intégrer autrement les émotions dans les discours (émoticônes), d'imaginer des langages codés, secrets ou réservés à quelques initiés, bref de se réapproprier sa langue.
Le taux de pénétration du téléphone mobile au Sénégal enregistre une croissance exponentielle. Selon l'Agence de Régulation des Télécommunication et des Postes[6], en moins d'une dizaine d'années, ce taux s'est démultiplié près d'une vingtaine de fois, passant de 2,60% en décembre 2000 à 47,35% en septembre 2008. A ce rythme, tous les analystes, et en particulier les linguistes, les sociologues, les psychologues et autres spécialistes de la communication feraient bien de se préparer à répondre à une multitude de questions essentielles, comme la frontière entre langage écrit et langage parlé, que les usages du téléphone portable obligent à repenser. A partir du moment où cette nouvelle forme de communication écrite s'est emparée des jeunes au point de se retrouver même dans leurs devoirs et travaux scolaires et universitaires, il y a lieu de s'interroger. De s'interroger sur l'existence d'un nouveau défi que la modernité adresse une fois de plus à l'école, à la société.
[1] http://www.itu.int/net/home/index-fr.aspx
[2] Henri Tcheng, « Les télécoms en Afrique : un pas de plus pour le développement ? », le 31 août 2008. [En ligne] :http://www.journaldunet.com/expert/30785/les-telecoms-en-afrique---un-pas-de-plus-pour-le-developpement.shtml
[3] Jean Pires, « La transaction bancaire par le mobile s'installe au Sénégal », in Le Soleil, lundi 17 novembre 2008. Disponible sur http://www.osiris.sn/article4055.html
[4] Dans une traduction approximative, l'auteur de ce sms veut peut-être dire : « ... 2009, avec des poches remplies (d'argent), que ta peine se dissipe, que tu aies une moto, une maison, une dépense (ou moyens de subsistance), un visa et de la chance. Qu'Allah te protège des mauvaises langues (ou du mauvais œil) et des ordonnances (donc de la maladie).
[5] Cédrick Fairon, Jean René Klein et Sébastien Paumier, 2007, Le langage sms : étude d'un corpus informatisé à partir de l'enquête « Faites don de vos sms à la science », Cahiers du CENTAL 3.1, Presses Universitaires du Louvain, 123 pages.
[6] ARTP, juin 2008, Etat des lieux du secteur des télécommunications au Sénégal en 2007, Dakar, 55 pages.